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Page précédente Dans cette 9° édition, nous souhaitons rendre hommage aux réalisatrices latino-américaines
qui, grâce à leur détermination, sont
arrivées à se faire entendre et ont trouvé une
place dans un métier longtemps exercé exclusivement par
des hommes. Parmi les pionnières, citons les noms de Matilde
Landaeta (Mexique) et de Margot Benacerraf (Venezuela).
Les réalisatrices latino-américaines : petit aperçu
Regards de femmes
Leonor Harispe
C’est à
partir des années soixante marquées, entre autres,par
l’éclosion des mouvements féministes et la rupture
avec les clichés, qu’un plus grand nombre de femmes
s’empare de lacaméra pour raconter des histoires.
C’esten même temps une période très riche
dans tout le continentlatino-américain qui voit surgir son
“Nouveaucinéma”, l’équivalent de la
Nouvelle Vague, mais avec uneposition politique très
marquée. Dès lors, chaque réalisatrice
reflète une position plus ou moins engagée, donnant
toujours une vision très personnelle de ses sujets. Il n’y
a pas de thématique fédératrice. Il n’y a
pas d’écoles ni de groupes non plus, mais une totale
liberté de création. Dans un reportage
réalisé par Isabel Arredondo et publié
dans son livre Palabras de mujer, María Novaro raconte comment
avec de nombreuses caractéristiques elle cherche, dans ses
films, à explorer l’image de la mère et les
difficultés qu’elle a rencontrées pour travailler sur ce thème.
Un autre exemple est
celui de Dana Rotberg qui explique comment les films normatifs
idéalisent les personnages. Guita Schyfter, dans le film Los
caminos de Greene, réfléchit sur la vision de Graham
Greene sur le Mexique et sur la société mexicaine au
travers des stéréotypes.
La question que nous
nous posons est de savoir grâce à quelles motivations ou
inquiétudes la présence de la femme dans le
cinéma, chaque jour croissante, a pu se concrétiser. Et
quelle différence, si elle existe, distingue le cinéma
fait par des femmes.
Pour notre
association, il s’agit d’un véritable défi
que d’ouvrir et de présenter ce thème dans nos 9es
Rencontres. Depuis juin 2006, nous avons accompli un travail de
recherche de films, d’étude, de réflexion et de
présélection. Nous avons effectué en Argentine une
entrevue avec Marta Bianchi, membre fondateur de l’ONG
“La femme et le cinéma” et avons parcouru les
festivals pour ouvrir un véritable chantier de travail autour de
cette entreprise. Mais il n’est pas possible de séparer ce
thème de celui de la représentation sociale et de la
situation de la femme en Amérique latine. Ainsi, durant nos
Rencontres, nous consacrerons une part de temps essentielle à la
discussion avec des invitées, au cours de débats et lors
de projections de documentaires.
De plus, en janvier
2007, notre association a publié un travail comprenant des
reportages sur des réalisatrices afin de mieux situer, du point
de vue pédagogique, les projections
de ces Rencontres. Il pourra être utilisé dans les
lycées – sessions scolaires – et par les professeurs
qui participent aux stages des “Leçons de
cinéma”.
Aujourd’hui nous
voulons mettre à l’honneur les réalisatrices qui
souhaitent être jugées sur leur talent, et non pas sur
leur condition biologique. Nous les encourageons à continuer : elles font un cinéma fort, plein d’invention, riche et vivant.
Brésil >
Géant du continent mais aussi du cinéma, la
présence des femmes dans la réalisation y est très
importante. Pour citer quelques noms : Eliane Café, qui a
dirigé plusieurs courts métrages La nariz (1987),
Arabesco (1990), Caligrama (1995) pour lesquels elle a reçu
plusieurs prix au Brésil et au niveau international. En 1997
elle a réalisé son premier long métrage Kenoma qui
fut sélectionné à la Biennale de Venise et au
Festival de Toronto. Ce film a reçu le Soleil d’Or du
Meilleur Film au festival de Biarritz. Antérieurement, on peut
citer Gilda de Abreu, dont la vaste filmographie s’étend
de 1946 à 1974, et Carmen Santos qui, réalisatrice, fut
de plus la fondatrice d’une importante maison de production de
Rio de Janeiro. Mais d’autres sont à nommer : Ana Carolina
Teixeira Soarez, qui réalisa plusieurs documentaires avant de
passer aux longs métrages de fiction ; Teresa Trautman, qui fut
responsable d’une abondante filmographie ; et Tizuka Yamazaki,
présidente de ces 9es Rencontres, auteur du chef-d’oeuvre
Gaijin. Signalons enfin que lors de l’année que la France
a consacrée au Brésil, nous avons présenté
à Marseille deux films de Lucía Murat, dont Quase dois
irmaos, vainqueur de notre Prix spécial du Jury et du Prix du
public, et Brava gente brasileira, ainsi que Cazuza, o tempo nao para,
de Sandra Werneck et Bicho de sete cabeças, de Lais Bodansky.
Cuba > Il
faut d’abord rappeler l’oeuvre de Sara Gómez,
décédée en 1974. Elle fut l’assistante de
Jorge Fraga, de la réalisatrice française Agnès
Varda et du grand réalisateur cubain Tomàs Gutierrez
Alea. C’est précisément lui qui se chargea de
terminer le dernier film de Sara, De cierta manera.
Mexique > On
y trouve des figures telles que Maria Novaro, dont nous avons
présenté Danzón, qui fait partager la
sensualité de la danse populaire, et Eljardin de Eden où,
avec délicatesse, elle noue la vie des personnages qui vivent
à la frontière des États-Unis pour exprimer les
passions et les rêves d’un côté et de
l’autre du pays. Il faut découvrir
également les oeuvres de Bussi Cortés, de Matilde
Landeta, de Marisa Sistach (Los pasos de Ana), d’Eva Lopez (Dama
de noche), de Dana Rotberg (El Ángel de fuoco), de Sabina Barman
et d’Isabel Tardam (Entre Pancho Villa y una mujer desnuda), de
Guita Schyfter (Novia que
te vea, Sucesos distantes), ainsi que de Carmen Toscano de Moreno Sanchez, réalisatrice de Memorias de un mexicano.
Pérou > Citons
Marianne Eyde – invitée à nos 7es Rencontres du
Cinéma – ainsi que Marité Ugaz et Mariana Rondon.
Uruguay > Des réalisatrices comme Silvia Flores et beaucoup d’autres poursuivent la création au féminin.
Venezuela > C’est
dans les vingt dernières années que les femmes arrivent
en force dans le monde cinématographique
vénézuélien : María de Lourdes Carbonel,
réalisatrice de courts et longs métrages, Fina Torres
(Caméra d’or à Cannes avec Oriana), Matilde Vera
(Prix Georges Sadoul) ou Solveig Hoogesteijn, dont le dernier film,
Maroa, a reçu la Mention spéciale du Jury Jeune lors de
notre 8e édition. Citons aussi, parmi la dernière
génération, Mariana Rondón (Grand prix de Biarritz
pour son court métrage Calle 22), ou Patricia Ortega,
fraîche émoulue de l’école de cinéma
de San Antonio de los Baños à Cuba, dont le court
métrage Al otro lado del mar a reçu le Prix du Meilleur
Film court métrage donné par le Jury Jeune en 2006.
Les femmes sont un sujet d’intérêt permanent en
Amérique latine et leurs actions ont des échos dans le
monde entier. Le cas le
plus représentatif est celui des Mères de la Place de Mai
: elles sont encore la force la plus importante pour que justice soit
faite
contre les crimes de la dictature militaire et ses complices civils.
C’est justement en Argentine que le mouvement des femmes
s’est le plus organisé. Des milliers de femmes (environ 23
000) se réunissent régulièrement, depuis 1985,
venant de toutes les régions pour prendre la parole,
réfléchir, donner leurs conclusions en ateliers,
manifestations et documents. Ces rencontres nationales créent
des liens d’union entre artistes, intellectuelles, syndicalistes,
ouvrières, paysannes, femmes au foyer, jeunes. Elles ont
éveillé les consciences pour que les femmes soient en
tête des luttes pour des droits démocratiques. Ces
rencontres migrent dans tout le pays : rappelons-nous ces paysannes
empêchant la vente aux enchères de leurs terres dans le
film de Solanas, La dignité du peuple, et celui de Norma
Fernandez, Femmes agraires en lutte. Il en va de même au
Brésil, en Uruguay, au Mexique, au Venezuela. Le mouvement des
femmes paysannes au Brésil, MMC “Movimento Mulheres
Camponesas”, est ancré dans 27 provinces, réclamant
des droits en tant que travailleuses et femmes. Les femmes des peuples
originaires, dits “aborigènes”, se rassemblent au
Mexique (Chiapas), en Argentine, en Bolivie, pour fonctionner en
congrès, rencontres et commissions, dirigées et
composées par elles. Partout se créent des commissions
pour les droits des femmes, contre la violence familiale et militaire,
pour la paix (Colombie)… Ces
mouvements sont parallèles aux processus de
démocratisation en Amérique latine qui favorisent le
rôle des femmes en tant qu’actrices de premier plan dans la
vie politique : Michèle Bachelet devenue Présidente au
Chili, Rigoberta Menchu candidate aux
électionsprésidentielles au Guatemala, des femmes qui ont
pouvoir de décision, ou qui sont ministres de
l’économie, de l’armée, de
l’éducation, ailleurs. Pour ce qui est des lois, des
progrès certains existent dans de nombreux domaines. Ainsi, du
côté de l’enseignement, on peut citer
l’éducation sexuelle dans les écoles,
l’accès aux cursus techniques pour les femmes, la
formation dans la police et l’armée qui inclut
désormais la thématique de la non-violence contre les
femmes. Pour ce point, nommons les initiatives en cours, en Argentine
et en partie au Brésil, d’instaurer une loi contre la
“traite des femmes” et contre la violence familiale ou des
centres de soutien aux femmes battues. Il faut parler également
des lois de soutien aux mères au foyer (Brésil), des
banques de développement des femmes (Venezuela), de
l’instauration de la parité au Chili. Et évidemment
les avancées essentielles que sont le droit à
l’“anticonception” chirurgicale, pour des cas
médicaux précis, ou la disponibilité de la pilule
du lendemain.
Néanmoins le retard de la condition des femmes en
Amérique latine est encore important. Ce qui n’a rien
d’étonnant, comparé
aux mêmes retards dans les pays “riches”… Les
inégalités se situent sur le plan des salaires (de 35 %
à 40 % de moins) ou d’une plus grande
précarité. L’exploitation sévit dans les
“maquilas” (usines de montage de pièces
détachées) au Mexique, au Guatemala, au San Salvador, aux
Honduras. La protection de la maternité est absente, les
parlementaires refusent le droit à l’avortement partout sauf à Cuba, la prostitution comme moyen de survie se développe… Et, signe inquiétant, certaines “failles”
démocratiques se font jour, comme par exemple l’élimination de la section “Mujeres de cine” au Festival de cinéma de Mar Del Plata, suppression que nous espérons évidemment voir corrigée !
Mais le plus grave actuellement se déroule en Amérique Centrale où perdure la violence brutale contre les femmes, les viols, l’augmentation des assassinats. Depuis plusieurs années se produisent de véritables “féminicides” dans les régions des “maquilas” au Mexique, au Guatemala, aux Honduras. On tue des jeunes filles, des étudiantes, des travailleuses ; elles sont violées, assassinées, et leurs corps portent des marques de brutalité inimaginable. Des petites filles de deux à cinq ans sont violées systématiquement. Il ne s’agit pas de “délinquance commune” : ce sont bien les femmes qui sont directement ciblées. Les agresseurs sont les “maras”, des gangs clandestins. Ces crimes ne sont jamais élucidés : police et juges sont complices par omission.
Les mouvements de femmes de ces pays, comme les “Femmes de Santa María Xalapán” au Guatemala, dénoncent courageusement cette situation. Tous ces mouvements font partie d’un progrès en cours en Amérique latine. Leurs
revendications sont propres aux femmes mais valent aussi pour l’ensemble de la société. Encore que la conscience du “genre” n’est pas généralisée en Amérique latine. C’est peut-être pour cela que le processus d’égalité est trop lent. Mais est-ce qu’il y a dans le monde beaucoup de femmes et d’hommes qui comprennent ce que veulent dire le mot et le sujet : “genre”. En attendant, que la discussion théorique sur ce sujet s’installe… Ce ne sont que les mouvements des femmes qui font avancer leurs propres conquêtes, en Amérique latine comme ailleurs !